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Cinéma
Spielberg light
Par François Chollier

07 sep 2004 — Spielberg dans un genre qu’il n’a pas encore exploré… un phénomène qui tend à se raréfier puisqu’avec “Le Terminal” il ajoute la comédie romantique à son tableau de chasse…

LE TERMINAL
(Sortie le 15 septembre 2004)

Un film de Steven Spielberg


Viktor Navorski (Tom Hanks) est l’un de ces milliers de touristes, venus des quatre coins du monde, qui débarquent chaque jour à l’aéroport JFK de New York. Mais à quelques heures de son arrivée, un coup d’Etat éclate dans son pays. Les portes de l’Amérique se ferment devant lui et celles de son pays l’empêchent de rentrer.

Désormais, Viktor est apatride… coincé dans cet aéroport d’où il ne peut s’échapper à la merci d’une bureaucratie tatillonne. Conscient que cette situation “temporaire” risque fort de se prolonger, Viktor s’improvise alors une nouvelle vie.

Semaines après semaines, cet exilé découvre au sein du Terminal un univers insoupçonné, un monde surprenant où cohabitent méfiance et générosité, amitié et absurdité, ambition et amour… Mais avant tout il lui faut survivre dans un pays qui lui est étranger !

L'affiche

Steven Spielberg n’est pas simplement un grand réalisateur. C’est un génie auquel le temps rend désormais hommage. Sa filmographie est l’une des plus enviées quant à son palmarès, il fait de Spielberg le cinéaste le plus primé de sa génération. Face à ce véritable monument du 7ème Art, toute critique paraît bien illusoire. Même si dans cet éclatant parcours l’homme à quelques très rares fois trébuché, il a toujours su se rétablir, offrant immédiatement après une oeuvre moins inspirée une autre au souffle épique, à l’atmosphère inhabituelle, au scénario original qui force l’admiration et réaffirme son extraordinaire talent. Une oeuvre signée Steven Spielberg est le gage qu’elle se situera bien au-dessus de la médiocrité (ambiante), dans des sphères élevées que peu de réalisateurs atteignent.

Steven Spielberg - D.R.

D’où ce surnom mérité de “Wonderboy” qu’il serait juste de sur traduire en “faiseur de miracles”. D’une histoire banale, Spielberg en fait une aventure homérique. Son secret : filmer les instants de vie les plus simples en y apportant un soin démesuré. Son but : métamorphoser ces instants pour en extirper la symbolique (une substantifique moelle cinématographique). Spielberg insiste sur un “oui”, sur un “non”, un regard, un objet… toutes ces choses qui meublent notre quotidien à côté desquelles nous passons sans même nous rendre compte. Elles ont pourtant bien une fonction : celle de nous être utile. Un pouvoir : celui de “signifier”. L’urgence et la routine ont dénaturé ce pouvoir en ne focalisant les individus que sur la fonction.

Spielberg, au travers d’une réalisation attentive, soucieuse de tout jusqu’au moindre détail, réhabilite le pouvoir de ces choses. Il leur accorde même la prédominance en les préférant à la nécessité (moderne) du mouvement permanent. N’imaginez pas que cette contemplation le paralyse. Bien au contraire, on peut s’intéresser aux choses et les placer au coeur de l’action. C’est le principe de Minority Report où le déclencheur de l’action est une boule sur laquelle est inscrite le nom du héros. C’est également le principe du “Terminal” ou le passeport est le déclencheur de tous les maux du héros. L’hésitation cruelle entre le tampon rouge réprobateur et le tampon vert approbateur prolonge magistralement ce rapport intime entre objet et action, renvoyant d’un seul claquement sur une feuille de papier à l’acceptation ou au rejet de l’autre.

Viktor Navorski est coincé dans le terminal

Spielberg évite ainsi tirades et longs discours. D’un seul coup de tampon, on saisit la psychologie et les motivations de chacun au sein de ce “Terminal”. L’objet “signifié” renvoie aux hommes “signifiants” ; Et dans cette boucle humaniste, Spielberg y assoit sa vision. Celle d’une humanité capable de sentiments. Celle d’un monde cosmopolite attentif à l’autre où la volonté triomphe de tous les obstacles. Une vision rousseauiste du monde qui ne trouve qu’un rare écho aujourd’hui et qui imprègne “Le Terminal” de cet optimisme si abhorré par le spectateur français. Mieux vaut être prévenu, “Le Terminal” est bourré de bons sentiments. Et pour cette raison très précise, nombre de spectateurs français auront beaucoup de mal à adhérer.

Cartésiens, s’abstenir… car ici tout est simplifié à l’extrême poussant à la caricature chaque personnage évoqué. L’hôtesse de l’air inconsistante, le directeur de la commission de sécurité autoritaire, l’homme de ménage peureux et mystérieux… à vrai dire, l’ensemble manque très tôt de tourner à la parodie. Chacun des protagonistes détient bien évidemment un secret que le film, à la manière d’un puzzle, s’amusera à assembler. Mais en se focalisant autour du “Terminal”, théâtre d’un drame qui célèbre la vie, Spielberg et ses acteurs ajoute un sens profond à la comédie “bouffonne”. Jamais le cinéma de Spielberg n’a autant fait penser à celui de Capra ; situations dramatiques, personnages étranges et aventures picaresques teintées d’un humour visuel appuyé (cf. scènes du jonglage au dîner ou encore celle du sol glissant).

Evidemment, l’ensemble déborde d’énergie mais aussi de facilités scénaristiques qui rendent la trame plus qu’improbable. Pourtant, cas exceptionnel, cette crédibilité d’ordinaire tant recherchée, ne s’avère pas ici nécessaire. Bien au contraire, le réalisme aurait nui à la fable. D’abord, parce qu’on aurait cédé au drame terre-à-terre long, lent et chiant. Ensuite parce qu’on y aurait perdu le symbolisme fort qui émane de chacun de ces instants. C’est ce symbolisme qui transfigure la comédie en conte philosophiquement dense. Derrière les péripéties de cet exilé se joue le destin tragique de milliers d’autres sans pays, sans avenir, sans attache, rejetés de toutes parts et que l’Occident “vagabondise”.

Catherine Zeta Jones & Tom Hanks

Spielberg aurait simplement pu se contenter d’évoquer mais il va plus loin dans cette aventure humaine, fouillant jusqu’au coeur de l’âme humaine par un subtil jeu de miroirs. Les vitres, les tampons, le sol, les écrans de télévision renvoient au héros non seulement son image mais l’image qu’ont de lui les autres. De sorte qu’on ne sait plus très bien qui est observateur et qui est observé. Une confusion nécessaire à l’implication du spectateur. Une mise en abîme réussie qui donne un visage humain au “Terminal” de Steven Spielberg.

“Le Terminal” est la preuve qu’on peut aborder des sujets graves sans pour autant être inaccessible. Avec simplicité et talent, Spielberg signe ici un conte philosophique qui sera sans doute mésestimé à sa sortie mais qui ne saurait, avec le recul, le demeurer longtemps. Une véritable prouesse technique au service d’un film profondément humain. A voir absolument !

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