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DeCSS: La parole à la défense
Par Giuseppe Salza

25 jan 2000 — Une interview exclusive avec Tom Vogt, webmaster de Lemuria.org, l’un des sites cités dans la plainte de DVD CCA. Au cours des dernières semaines, Vogt a tenu le rôle de coordinateur des actions des personnes touchés directement par l’affaire

dvdfr: Tom, quel est ton background, et pourquoi as-tu été cité dans cette plainte ?

Tom Vogt: Je suis une de ces personnes convaincues qu’il fallait avertir le monde des incroyables faiblesses du CSS. Donc, j’ai crée un site, qui contenait ces trois éléments : une description technique des carences du CSS et comment il peut être craqué facilement, un logiciel (le programme DeCSS) qui prouve ce point, et une liste de sites qui contiennent des informations similaires ou additionnelles.

Le site original où j’ai pris ces éléments a ensuite fermé, donc j’ai continué à garder mon site à jour par mes moyens, en y ajoutant d’autres informations et liens.

Suite à un peu de médiatisation (des sites d’informations ont parlé de moi), mon site est devenu une des adresses principales, et des gens ont commencé à copier des choses de chez moi, à peu près comme j’avais fait au début avec rhythm.cx. C’est cette notoriété, je crois, qui m’a valu d’être cité dans la plainte.

dvdfr: Lorsque le DeCSS est sorti, tout le monde s’attendait à une réaction immédiate des Studios. Par la suite, beaucoup ont été étonnés que cette plainte a été enregistrée par le DVD CCA, un organisme dont la plupart des gens ignoraient jusque l’existence. Si on l’examine de près, on voit que le DVD CCA a été crée par les Studios Hollywoodiens, les fabricants de produits audiovisuels et l’industrie de l’informatique. Est-ce que ces entités sont à 100% derrière la plainte ? (note : une semaine après cette interview, les Majors hollywoodiennes ont lancé des plaintes additionnelles à l’encontre de sites qui distribuent ou linkent le DeCSS).

Tom: Oui, ils sont définitivement derrière ça, comme le dossier de l’accusation le démontre (il contient entre autres une déclaration du MPAA). Je crois cependant que le DVD CCA sont les plus agressifs. L’industrie du cinéma aura certainement peur du piratage, mais ils avaient adopté la même attitude lors du lancement des magnétoscopes, et deux ans après, ils remerciaient le ciel pour leur existence. Cette affaire pourrait suivre le même parcours avec le DVD : il y aura un peu de piratage (mais il y avait des DVD pirates bien avant le DeCSS), mais ce support se révélera très profitable pour l’industrie du cinéma. Lorsqu’ils arrêteront de se faire peur, ils réaliseront que le fait de traîner au tribunal les fans les plus ardent du DVD n’est pas vraiment une bonne idée…

dvdfr: De nombreux sites internationaux ont été cités dans cette plainte. Certains de leurs auteurs (qui résident hors des US) se demandent si des dispositions de la loi californienne s’appliquent aussi à eux.

Tom: N’étant pas un avocat, j’ignore la réponse. Mais je ne crois pas que cela soit le cas. C’est juste une tactique d’harcèlement. Et bien sûr, il est beaucoup plus spectaculaire de citer 93 personnes que 5…

dvdfr: Le DeCSS a été rendu public en octobre 1999, mais les clés et les décrypteurs du CSS ont été au découvert depuis plus d’un an. Et d’autres copieurs ou rippers ont été disponibles depuis pas mal de temps. Pourquoi l’industrie du DVD n’a pas agi avant ?

Tom: Parce que l’affaire du CSS n’a rien à voir avec la notion de piratage. Le DVD CCA se fiche totalement des rippers, car il te faut toujours un DVD player pour voir les contenus “rippés”, et les logiciels de lecture doivent toujours obtenir une licence du DVD CCA. Donc, le piratage n’a aucun impact sur eux. Le CSS est l’arme qui leur permet de garder une mainmise sur le marché du DVD.

dvdfr: Contrairement à ce qu’affirment certains articles, le DeCSS n’est pas un logiciel qui permet de lire des DVD sous Linux. Au contraire, ce sont les travaux pour la mise au point d’un DVD player sous Linux qui ont été à l’origine du DeCSS. Cependant, il est significatif que la communauté de Linux vous supporte ouvertement. Est-ce que cette affaire offre de nouvelles munitions à la guerre entre le logiciel libre et les systèmes propriétaires ?

Tom: Même si le DeCSS est un programme Windows, sa technologie est le résultat d’un effort conjoint entre les programmeurs du DeCSS et les développeurs qui travaillaient sur un DVD player pour Linux. Une bonne partie du code DeCSS se trouve dans LiVid, et vice-versa.

Pour moi, le DeCSS est juste un concept : il démontre qu’on peut décrypter les DVD et lire leur contenu. Il n’a aucune vraie utilité.

Ce cas illustre plutôt une vérité que tous les expert de cryptographie connaissent depuis des décennies : on ne peut pas mettre au point un système propriétaire de cryptographie, et espérer qu’il soit à l’abri des intrusions. Les bons systèmes de cryptage sont bons justement car leur code est dans le domaine public. Si tout le monde peut accéder à ton code, et pourtant il ne trouve pas des failles, cela prouve la valeur de ton système.

dvdfr: D’un point de vue légal, ce cas joue sur deux terrain : la légalité et la liberté de poster des liens, et la notion de décompilation. Est-ce que vos avocats couvrent ces aspects séparément, ou ensemble ?

Tom: Il est effectivement important de préciser qu’il y a ces deux facteurs distincts, ce que les avocats du DVD CCA essaient de cacher. D’après leur dossier, n’importe quelle personne qui publie un lien vers le DeCSS est un pirate. (Note : suite à cette interview, le 21 janvier, le juge du tribunal de Santa Clara a refusé de prendre aucune action à l’encontre des sites qui se limitaient à poster des liens)

dvdfr: On sait que les failles du DVD player de Xing ont été en partie à l’origine de tout. Mais personne n’a jamais évoqué les suites par rapport à Xing. D’après certains rumeurs, leur licence aurait été révoquée. Est-ce que tu en sais plus ?

Tom: Aucune idée. Mais je suppose que le DVD CCA aurait certainement les moyens pour procéder à de tels recours.

dvdfr: Est-ce que tu possèdes un lecteur de DVD de salon ou un DVD-Rom. Cela t’arrive de voir des films en DVD ?

Tom: J’ai un lecteur de DVD-Rom pour PC et j’adore voir des DVD. Je les regarde à l’aide d’un vidéoprojecteur, sur un écran d’approx. 3 mètres x 2. La différence de qualité entre les DVD et les VHS est incroyable.

Cependant, je dois utiliser Windows pour voir un DVD, et en toute franchise, les DVD players sous Windows sont vraiment décevants. J’en ai essayé 3 (que je ne citerai pas), et chacun d’eux a des problèmes. En plus, les images sont saccadées. Cela est inconcevable, d’autant plus que j’utilise un PC à base d’Athlon avec 128 Mo de RAM, et un DVD-Rom de 3ème génération !

Je suis confiant que les DVD players sous Linux fonctionneront beaucoup mieux, car leurs programmeurs seront aussi les premières personnes à utiliser leurs logiciels. Et s’il y a un problème, ils seront les premiers à mettre au point un fix. Je crée des programmes de temps à l’autre, donc je serais moi-même ravi de les aider à les réparer.

Addendum

dvdfr: Dans la deuxième moitié de janvier 2000, lors de l’audience préliminaire, le juge du tribunal de Santa Clara et le juge d’un deuxième cas à New York, ont donné raison aux plaignants, et ils ont accordé une injonction préliminaire, qui impose aux sites Web en cause de retirer le DeCSS. Dans le même temps, ils ont refusé de condamner les sites qui se limitaient à poster des liens vers le DeCSS. Dans l’attente du vrai procès, quel est ton opinion sur ces verdicts préliminaires ?

Tom: J’ai deux opinions différentes pour ces deux cas.

Dans le cas de New York, je crois que le MPAA a bénéficié d’un juge qui leur était favorable. Un reportage du tribunal que j’ai posté sur mon site, le démontre clairement. J’espère sincèrement que le juge prendra du temps pour étudier cette affaire avant de la session suivante du procès

Dans le cas de Santa Clara, qui me concerne directement, je félicite la compétence du juge, même si son verdict nous est défavorable. Le texte de ses conclusions démontre qu’il a tenu compte des argumentations des deux parties, et qu’il a soigneusement respecté les uns et les autres pour donner un verdict honnête. Je ne suis pas très familier avec la législation sur laquelle il s’appuiera pour les suites du procès Donc je ne sais pas s’il s’orientera vers les plaignants, ou s’il tiendra compte du fait que, d’après la loi norvégienne, “l’appropriation illégale” de secrets d’entreprise suite à un désassemblage, n’est pas reconnue. Il me semble que la position de la loi norvégienne sur ce point soit très claire, comme le démontrent des documents que j’ai publié sur mon site.

(décryptage - Comme nous avons indiqué dans d’autres articles - la notion du “désassemblage” (reverse-engineering) est l’un des points clé du procès DeCSS de Santa Clara. La question de la légalité de ce processus se prête à plusieurs interprétations. En effet, si le désassemblage est légal dans un but d’interopérabilité, la loi californienne reconnaît aussi que le désassemblage d’un produit après l’acceptation des termes de la licence du logiciel (qui interdise une telle pratique), est un acte illégal. Cependant, la personne considéré comme le principal créateur de DeCSS, est un citoyen norvégien. Or, il semblerait que la loi norvégienne ne reconnaisse pas la notion du désassemblage. Si cette conclusion était reconnue, le DVD CCA et le MPAA ne pourraient pas s’appuyer sur le fait que le DeCSS est illégal, car il a été conçu suite à une “appropriation illégale de secrets d’entreprise”.

La notion d’interopérabilité justifiant le désassemblage ne semble pas être applicable au cas du DeCSS, car ce logiciel est la conséquence des travaux exécutés sous Linux, mais il n’en est pas la cause. Autrement dit, le DeCSS est un programme Windows, qui ne tourne pas sous Linux. La notion d’interopérabilité s’appliquerait plutôt à LiVid, qui est le nom du seul projet à ce jour, qui vise à permettre la lecture des DVD sous Linux.)

  <b>DeCSS: Introduction au dossier qui agite Hollywood</b> (25 jan 2000, par Giuseppe Salza)
  DeCSS: Deux juges donnent raison à l'industrie du DVD (25 jan 2000, par Giuseppe Salza)
  DeCSS: La parole à la défense (25 jan 2000, par Giuseppe Salza)
  DeCSS: La parole aux plaignants (25 jan 2000, par Giuseppe Salza)
  DeCSS: Opinions d'experts (25 jan 2000, par Giuseppe Salza)
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